La logique d’un refus
Peu à peu se dessinent les éléments contre lesquels réagit Fabre : un style scientifique « barbare », toutes les théories qui ne peuvent pas faire l’objet d’une observation directe, la laideur encombrante de l’appareil scientifique. C’est que l’observation et la communication des mœurs de l’insecte chez Fabre ne sont que l’extension d’une pratique. Fabre pratique une connaissance, il vit un savoir. Après avoir lu cette œuvre testamentaire d’une existence, on est en droit de se demander quelle contribution son auteur a-t-il portée pour résoudre « l’ardu problème de l’instinct » (II, 4) comme il se l’était proposé. N’a-t-il pas plutôt célébré un mystère ? Ne nous a-t-il pas rendu plus sensible à certaines merveilles, un peu comme Saint Augustin méditant le mystère du temps (Confessions, Ch. XI) ? Rien chez lui de cette précipitation à résoudre tous les problèmes, à en finir rapidement afin d’aller plus loin, à conquérir l’inconnu au nom de la science. Plutôt une attitude de délectation admirative qui, déjà, depuis longtemps, n’avait plus de place en sciences naturelles, et dont Walt Whitman s’est si fidèlement fait l’écho :
Beginning my studies the first step pleased me so much,
The mere fact of consciousness, these forms, the power of motion,
The least insect or animal, the senses, eyesight, love,
The first step I say awed me and pleas’d me so much,
I have hardly gone and hardly wished to go any farther,
But stop and loiter all the time to sing it in ecstatic songs.
(Leaves of Grass, (VII)
En commençant mes études, le premier pas m’a tant plu, Rien que le fait de la conscience, ces formes, la force du mouvement, Le plus petit insecte ou animal, les sens, la vue, l’amour, Le premier pas, dis-je, m’a tant émerveillé, tant plu, Que je ne suis guère allé - n’ai guère voulu aller - plus loin, Mais m’arrêter, m’attarder tout le jour pour le célébrer dans d’extatiques chansons.
Rien non plus de la schématisation, ni de la coordination avec d’autres entreprises du même genre. Œuvre sui generis, car Fabre travaillait dans un isolement quasi total. Certes, Pasteur et Darwin l’ont consulté, mais il était moins leur collaborateur qu’une ressource dont ils se sont servis au besoin.
Un équilibre perdu
Le texte fabrien représente un équilibre entre les deux premiers éléments de la trinité de Victor Cousin : le vrai, le beau et le bien. Il réalise momentanément cet idéal formulé par Ernest Renan, né, comme lui, en 1823.
Disons sans crainte alors que, quoique le merveilleux de la fiction ait pu paraître nécessaire à la poésie, le merveilleux de la nature, une fois révélé dans toute sa splendeur, constituera une poésie mille fois plus sublime, une poésie qui sera la réalité même, et qui sera à la fois science et philosophie (3).
Cet espoir conciliatoire se reflète dans les titres des biographies de Fabre du début du siècle : Fabre, poète de la sciences, et L’Homère des insectes, de C. V. Legros et E. Revel, respectivement.
Si Fabre réalise un équilibre entre poésie et science, c’est grâce à cette intégrale d’une vie qu’on nomme « style ». Aux philosophes - à Bergson,(4) avec son « élan vital » sa « durée vécue » et sa « sympathie », à Husserl, qui élabore la notion de la « Lebenswelt » ou monde vital - de sauver la vie à la vie sur le plan conceptuel. Le texte fabrien conserve une plénitude et un équilibre qui surpassent les schismes. Son secret, Fabre lui-même ne nous le laisse-t-il pas entrevoir ? La formule perdue de cet amalgame discursif serait à chercher à l’école communale :
En ces temps lointains, il était de règle de faire précéder la science de quelques sérieuses études littéraires. Il fallait avoir fréquenté les bons esprits de l’antiquité, conversé avec Horace et Virgile, Théocrite et Platon, avant de toucher aux toxiques de la chimie, aux leviers de la mécanique. A ces préparatifs, les délicatesses de la pensée n’avaient qu’à gagner. Les exigences de la vie, toujours plus âpres à mesure que le progrès nous afflige de plus de besoins, ont changé tout cela. Foin du langage correct ; avant tout les affaires ! (IX, 182)
Ce « foin » du langage correct continue à embaumer un refus que nous partageons. Ces textes, d’une science admirative d’un équilibre précaire, zigzaguent entre l’espoir (gnostique) et l’espérance.
Michael B. Smith.
Notes :
3. Ernest Renan, Avenir de la science, V., (ed. Calmann-Lévy), écrit en 1848, publié pour la première fois en 1890.
4. Cf. Henri Bergson, Œuvres, PUF, 1970, p. 641 et seq. Bergson cite plusieurs textes de Fabre, surtout quand il s’agit d’expliquer comment les Hyménoptères paralyseurs savent précisément où piquer la chenille afin d’atteindre les centres nerveux sans tuer la proie. Il met en contraste la démarche intelligente, qui s’appuie sur du représenté, et « l’intuitive, » qui saisit directement le vécu. Cette interprétation des données de Fabre, parue en 1907 dans l’Evolution créatrice, n’a pas pu influencer le travail du vieil entomologiste, qui a publié son dernier tome des Souvenirs entomologiques la même année.


